La vie de château sur fonds publics des époux de Rugy

La vie de château sur fonds publics des époux de Rugy

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Article Médiapart

L’ancien président de l’Assemblée nationale et actuel ministre d’État, François de Rugy, et sa femme ont multiplié, entre 2017 et 2018, aux frais de la République, de somptueuses agapes entre amis dignes de grands dîners d’État, selon une enquête de Mediapart. François de Rugy préfère parler de « dîners informels liés à l’exercice de ses fonctions avec des personnalités issues de la société civile ».

L’ancien président de l’Assemblée nationale et actuel ministre d’État, François de Rugy, et sa femme ont multiplié, entre 2017 et 2018, aux frais de la République, de somptueuses agapes entre amis dignes de grands dîners d’État, selon des documents, photos et témoignages obtenus par Mediapart.

Cette débauche de dîners de grand standing, essentiellement organisés par Séverine de Rugy, journaliste people à Gala, a pris de telles proportions qu’elle a suscité l’indignation de certains fonctionnaires de l’Assemblée nationale.

François et Séverine de Rugy, le 21 février 2019. © ReutersFrançois et Séverine de Rugy, le 21 février 2019. © Reuters

Le personnel a en effet été mis à contribution à de très nombreuses reprises, parfois jusqu’à tard dans la nuit, pour ces soirées qui avaient lieu dans les salons de l’hôtel de Lassay, la résidence du président de l’Assemblée nationale, sans qu’il y ait de lien évident avec les fonctions d’alors de François de Rugy.

Cette pratique apparaît en franche contradiction avec le combat mené depuis des années par François de Rugy pour la transparence et une meilleure gestion des deniers publics au Parlement.

Député depuis 2007, François de Rugy fut le premier président de l’Assemblée nationale sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, de juin 2017 à septembre 2018. Il a par la suite été nommé ministre d’État, numéro 2 du gouvernement dans l’ordre protocolaire, chargé de la transition écologique et solidaire après la démission du gouvernement de Nicolas Hulot.

En septembre 2017, l’ancien élu écolo, qui a rejoint le groupe La République en marche (LREM), se plaignait d’ailleurs au micro de l’émission Quotidien d’un certain laisser-aller à l’Assemblée : « Je veux qu’il y ait une comptabilité analytique, transparente, et qu’on sache bien, à l’Assemblée nationale, qu’est-ce qui coûte quoi. Aussi bizarre que ça puisse paraître, aujourd’hui ce n’est pas le cas. »

Dans le cas des dîners privés des époux de Rugy – Mediapart a pu en identifier une dizaine entre octobre 2017 et juin 2018 –, la mécanique mondaine était toujours la même. Cela commençait par un carton d’invitation imprimé sur du papier luxueux, avec, en page de garde, la photo imprimée de l’hôtel de Lassay suivie de l’histoire du lieu à base d’anecdotes sur la duchesse de Bourbon. Le tout noué par une jolie cordelette rouge.

Pour les heureux invités, essentiellement des amis de Séverine de Rugy et de son mari, la suite n’était que luxe et volupté sous les ors – et avec les moyens – de la République : verres en cristal, porcelaines, petites cuillères en or, chandeliers, vaisselles d’apparat, bouquets de fleurs composés pour l’occasion selon la couleur choisie par madame.

Séverine de Rugy devant un mouton-rothschild 2004 siglé du centenaire de l'Entente cordiale entre l'Angleterre et la France. © DR/MediapartSéverine de Rugy devant un mouton-rothschild 2004 siglé du centenaire de l’Entente cordiale entre l’Angleterre et la France. © DR/Mediapart

Mais les participants, entre dix et trente par dîner, se souviennent surtout des champagnes et des vins offerts par les hôtes. Toujours des grands crus directement issus des caves de l’Assemblée, réputée pour être l’une des mieux garnies de France.Les photos de ces soirées fastueuses le confirment : on y a bu entre amis du mouton-rothschild 2004 du centenaire de l’Entente cordiale entre l’Angleterre et la France (au moins 500 euros la bouteille, en photo ci-contre), du Château Cheval Blanc 2001 (550 euros), du Château d’Yquem 1999 (265 euros la bouteille), du Château Pichon-Longueville (100 euros), de la Clarté de Haut-Brion 2014 (100 euros), du Château Brane-Cantenac 2000 (120 euros), du pavillon-rouge du château Margaux 2003 (200 euros)…

Selon un bon connaisseur de l’Assemblée, aucun grand cru ne peut sortir des caves sans une autorisation particulière.

La nourriture ne laissait pas non plus à désirer, comme en témoigne un cliché des homards géants finement préparés en cuisine offerts aux convives, dont des membres de sa famille, en décembre 2017 (voir ci-dessous)« Ce n’était pas vraiment le genre à la bonne franquette, ça, c’est sûr », se souvient, amusé, un participant.

François de Rugy, qui aime à citer de Gaulle, ne s’inscrit pas vraiment dans les pas du fondateur de la Ve République, connu pour payer de sa poche les goûters de ses petits-enfants.

À la table des époux De Rugy. © DR/MediapartÀ la table des époux De Rugy. © DR/Mediapart

Selon les listes d’invités consultées par Mediapart, les convives appartenaient tous au cercle relationnel et surtout amical de Séverine de Rugy, qui déclarait il y a peu à Femme actuelle : « Être femme de ministre, c’est être au service de la France. Cela donne des devoirs d’exemplarité. »On retrouvait ainsi, pêle-mêle, à la table du président de l’Assemblée nationale et de son épouse des copains et copines de la communication et du journalisme, des réalisateurs, des producteurs, de gens la finance, des actrices ou des écrivains de seconde zone…

Contacté par Mediapart, le cabinet de François de Rugy a répondu par écrit le mardi 9 juillet (voir sous l’onglet Prolonger l’intégralité des réponses apportées).

De Rugy préfère parler de « dîners informels liés à l’exercice de ses fonctions avec des personnalités issues de la société civile », tout en insistant sur une baisse de 13 % des frais de réception à l’hôtel de Lassay.

« [Ces dîners] rassemblaient le plus souvent une dizaine (deux fois une vingtaine, plusieurs fois moins de dix) de personnalités, issues du monde économique, médiatique, culturel, scientifique, universitaire. Ils visaient à répondre à l’exigence de représentation liée à sa fonction auprès de la société civile, ainsi qu’à nourrir son action de président de l’Assemblée nationale, dont le rôle est par essence d’intervenir et de travailler sur une très grande variété de sujets liés à l’action publique », observe-t-on dans l’entourage du ministre d’État.

Interrogée lundi 8 juillet, Séverine de Rugy a pourtant confirmé qu’elle opérait elle-même un « filtre relationnel » et que les invités appartenaient pour l’immense majorité à son cercle « amical »« Pour moi, ce n’est pas privé parce qu’en fait, c’est du relationnel qui permet de se mettre au courant et de s’intéresser à ce que font les gens », explique-t-elle. Avant de poursuivre : « Certes, ça appartient à un cercle amical mais on n’est pas là pour se taper la cloche. Effectivement, je connais des gens mais quand on les voit, on parle toujours de politique et y a des choses qui en sortent en relationnel. »

« Son épouse connaissait certaines des personnes conviées à ces dîners, d’autres pas, tout comme François de Rugy », tempère-t-on dans l’entourage du ministre de l’écologie.

Selon Mme de Rugy, ces dîners avaient surtout une fonction essentielle pour son mari : l’aider à rester connecté à la vraie vie. « Quand vous êtes un homme politique, vous ne pouvez pas vous couper de la société », dit-elle. En dégustant des grands crus à plusieurs centaines d’euros la bouteille ?

« Avec François, on boit très peu, répond Séverine de Rugy. Il y a une cave à l’Assemblée qui est très conséquente. On nous met à disposition des bouteilles, j’imagine que M. Ferrand [actuel président de l’Assemblée – ndlr], c’est la même chose. Je n’ai jamais demandé quoi que ce soit et je n’ai jamais vérifié ce qu’on mettait comme vin. Ce n’est pas mon truc. »

Contacté, le cabinet de Richard Ferrand dément des pratiques analogues et explique que ses dîners à l’hôtel de Lassay n’excèdent guère un ou deux convives, souvent des parlementaires ou des membres du gouvernement.

« Quel que soit le déjeuner ou le dîner, les menus, y compris le vin servi, étaient choisis par le service restauration de l’Assemblée nationale. François de Rugy n’a jamais passé aucune commande spécifique et n’a jamais rien fait acheter en externe », explique pour sa part le cabinet de François de Rugy.

Plusieurs participants aux soirées des époux de Rugy ont remis en cause auprès de Mediapart le caractère professionnel des dîners. C’est le cas par exemple de l’éditorialiste Jean-Michel Aphatie, dont la femme est une amie de Séverine de Rugy. « J’ai participé à un dîner une fois, à l’automne 2017, indique le journaliste d’Europe 1 et France 5. C’est une invitation qui m’est parvenue par ma femme. J’ai hésité à y aller parce que si le déjeuner est un espace de travail, le dîner est un espace ambigu. Là, j’ai dit oui… J’ai vite compris que cela n’avait pas beaucoup de sens d’être là pour moi. Ce n’est pas un dîner de travail. Et si c’était à refaire, non, je ne le referais pas. »

François de Rugy, pour la Saint-Valentin 2018. © DR/MediapartFrançois de Rugy, pour la Saint-Valentin 2018. © DR/Mediapart

D’après les éléments recueillis par Mediapart, le personnel et les moyens de l’Assemblée nationale ont également été mobilisés pour des événements intimes du couple. Exemple : la Saint-Valentin 2018 (voir photo ci-contre), avec compositions florales et desserts en chocolat en forme de cœur, sans oublier un jeté de pétales de roses rouges sur nappe blanche.« Pour le jour de la Saint-Valentin, le service de restauration de l’hôtel de Lassay a eu la délicate attention, sans qu’aucune demande préalable leur soit faite, de décorer la table de François de Rugy et son épouse », explique-t-on dans l’entourage de l’ex-président de l’Assemblée.

François de Rugy avait déjà été épinglé par la presse pour avoir organisé, le 17 décembre 2017, le déjeuner de son mariage à l’hôtel de Lassay, ce qui avait beaucoup fait jaser en interne à l’Assemblée. Mais il était parvenu à éteindre la polémique en affirmant qu’il avait payé les frais engagés.

En novembre 2018, lors d’une discussion organisée par Le Parisien avec des « gilets jaunes », François de Rugy avait déclaré : « Il faut que nous, les politiques, y compris au plus haut niveau, on s’interroge sur nos façons de faire et d’être. »

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